Petite fille, tu rêves. Depuis bien trop longtemps, tu penses que la vie est faite de paillettes. Depuis bien trop longtemps, tu as eu la certitude sans fondement que tu serais toujours heureuse. Petite fille, tu aimes à te déguiser en princesse, celle que tu as un jour été, autrefois... Ces robes à manches ballon, toutes brodées de doré, oui, parce que de l'or sur tes vêtements, tu n'en auras jamais, petite sotte. Avec ton bâton de majorette en anachronisme, tu penses règner sur le petit monde que tu t'inventes. Petite fille, tes parents sont tes justiciers, ce sont ceux que tu admires, ceux que tu respectes, et ceux pour qui te seras capable de tout. Petite princesse, tu croyais qu'un jour un Prince charmant viendrait te chercher et te délivrer de ta tour, pour t'emmener sur son destrier blanc vers des contrées inconnues.
En grandissant, tu as vite compris. Parce que tu es une petite princesse intelligente. Petite fille, tu as très vite compris qu'il n'y aura jamais de Prince charmant, que jamais tu ne connaîtras le bonheur éternel. Petite fille, en grandissant, tu as tout de suite su que, quoi que tu puisses faire, jamais tu ne pourrais satisfaire pleinement les désirs de tes parents. Parce qu'ils veulent que tu sois toujours prête, toujours pleinement investie, même si tu dois te rendre malade avec ça. Et ça, comme évidemment la majorité des personnes qui t'entourent, tu ne sais pas le faire. Donc évidemment, tu devrais te sentir honteuse et piteuse. Tu as toujours donné le meilleur de toi-même, mais jamais cela n'a été suffisant. Ils ne se rendent pas compte, petite fille. Ils ne savent pas ce que tu endures. Tu as pourtant essayé de leur dire, à eux. Mais ils n'ont pas essayé de comprendre ta douleur. Ils n'ont pas essayé de t'aider. Petite fille, tu te retrouves seule, car tes rares amis ne peuvent t'aider. Tu es seule, toute seule. Personne autour de toi...
Outre cela, tu as aussi appris qu'il n'y a pas d'amour qui puisse durer. Tu l'as compris à la seconde où tout s'était fini pour la première fois. Tu as compris que la personne que tu aimes ne t'aime pas automatiquement. Et tu as aussi compris que quand la personne qui t'as un jour appartenue t'as laissée, celle que tu pensais qu'elle était ton Prince charmant, car tu refusais de ne plus y croire, tu as compris, petite fille, que l'amour laisse de profondes blessures dans ton coeur, de même que la vie. Même quand tu vois comment se comportent tes parents, ceux qui autrefois étaient roi et reine de ton monde, quand tu les vois se disputer, quand tu les entends parler l'un de l'autre comme s'ils étaient la pire chose qu'ils aient jamais connue, et quand tu te rends compte qu'ils n'ont pas assez de courage pour tout s'avouer à eux-mêmes, là, petite fille, et seulement là, tu vois tout se casser la gueule autour de toi. Tous tes fondements, toutes tes convictions, tout ça s'écroule sous tes yeux.
Et à partir de là, rien ne va plus. Tu ne sais pas comment faire face à la situation, car tu n'es encore qu'une petite fille, petite fille. Tu te rends malade, tu pleures comme une princesse malheureuse, n'ayant d'autre option. Parce que tu es suffisamment intelligente pour savoir que le suicide n'est pas une solution à tes problèmes. Pas une bonne, en tous les cas. Et tu sais aussi, de toutes façons, que jamais tu n'auras un tel courage. La plus courageuse preuve de faiblesse, à ce qu'on dit. Et bien toi, tu es une faible, petite fille. Et personne n'a le temps pour les faibles. Toi-même, tu n'as plus de temps pour toi. Il te reste tout juste assez de motivation pour continuer. Motivation étant de leur montrer, à eux tous, que tu es capable du meilleur, que jamais tu ne les décevras. Que d'illusions tu te fais, petite fille. Tu es pathétique. Tu ne vaux rien. Tu n'es rien pour la personne qui reste. Tu n'es rien. N'essaie pas de te persuader du contraire.
Tu coules petite fille. Tu te noies, petite fille. Et personne n'est là.